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Néosanté hebdo
mercredi 01 juin 2016

Le chômage nuit gravement à la santé

portrait de Yves Rasir

À l’heure où la  France et la Belgique sont en proie à une grande agitation sociale, je trouve utile de revenir sur une récente étude qui n’a pas fait grand bruit  et dont les conclusions auraient pourtant mérité  la manchette des journaux : le chômage tue énormément de gens ! Publiée en octobre  2014 dans la revue  International Archives of Occupational en Environmental Health, cette étude a été menée par Pierre Meneton, chercheur à l’Inserm (Institut National pour la Santé et la Recherche Médicale) et déjà « lanceur d’alerte » sur les méfaits du sel pour la santé.  Entre 1995 et 2007, le scientifique français a suivi 6.000 demandeurs d’emploi âgés entre 35 et 64 ans. Ce travail a mis en évidence une plus grande fréquence d’accidents cardiovasculaires  et une  surmortalité très importante chez les chômeurs,  presque trois fois supérieure à celle des non-chômeurs ! Et il a permis de voir que cet effet  était bien lié à la condition de chômeur puisque les personnes retraitées ou  volontairement inactives ne sont pas  touchées par le phénomène.  Extrapolés à l’ensemble de la France, les résultats de l’étude montrent que le chômage  y fait chaque année entre 10.000 et 20.000 morts, dont plusieurs centaines par suicide. Or, selon Pierre Meneton, ces chiffres affolants sont encore sous-estimés pour deux raisons : primo parce que l’échantillon des chômeurs suivis était des personnes plus favorisées que la moyenne, et secundo parce que la recherche s’est terminée en 2007, donc avant la crise de 2008. Depuis, le nombre de chômeurs a augmenté de deux tiers et le contexte socio-économique anxiogène s’est encore  considérablement dégradé.

S’il a jeté un gros pavé dans la mare, le chercheur de l’Inserm en  a cependant très fort allégé le poids. Pour lui,  la  surmortalité observée chez les chômeurs s’explique essentiellement par les comportements à risque que ces derniers adoptent.  Par exemple, ils consomment plus d’alcool, mangent moins de fruits et légumes,  et ont un apport calorique très significativement plus élevé que la moyenne. Probablement qu’ils avalent également plus de médicaments, font moins de sport, fument davantage et sucrent ou salent excessivement leurs aliments.  La somme de tous ces facteurs « environnementaux » ferait que les personnes sans emploi sont  nettement plus exposées aux maladies cardiovasculaires  et à d’autres pathologies graves que la population générale. Ce serait donc, quelque part, un peu de leur faute. Ils ne devraient pas leur triste sort à l’impact direct du chômage, mais  bien à un laisser-aller dans leur mode de vie. À la limite, on pourrait même se demander si la mise à l’écart du marché du travail n’est pas davantage une punition de ces comportements  plutôt qu’une de leurs causes. S’il grossit et se met à boire, un salarié aura plus de chances de perdre son job et un chômeur aura plus de difficultés à retrouver de l’embauche. Au fond, l’alerte lancée par Pierre Meneton est bien moins dérangeante qu’elle n’y paraît  au premier abord. Elle attire l’attention  sur une tragédie bien réelle, mais elle la détourne aussitôt en brandissant l’explication des facteurs de risque. 

Toute autre est la sortie du Pr Michel Debout, psychiatre et professeur de médecine légale, dont les travaux ont largement inspiré le  CESE (Conseil économique, social et environnemental) qui vient de rendre un avis sur « L’impact du chômage sur les personnes et leur entourage ».  Pour lui, les répercussions sanitaires du chômage sont beaucoup moins à chercher dans le mode de vie des chômeurs que dans  le traumatisme psychologique induit par la brutalité de la perte d’emploi.  C’est d'ailleurs ce qui ressort de l’interview  que Michel Debout a accordée le 13 mai dernier au site médical Egora.fr. « Le stress post-traumatique,  y déclare-t-il est mon quotidien depuis 30 ans,. Je connais bien l’évolution des traumatismes liés aux agressions et aux accidents, et j’ai compris aussi que la perte d’emploi par licenciement ou dépôt de bilan est un moment authentiquement traumatisant.  Il est compréhensible qu’un chômeur traumatisé par sa perte d’emploi puisse dégrader sa santé globale ». Bien sûr,  le Pr Debout n’ignore pas le rôle des mauvaises habitudes générées par le chômage et l’isolement social. Il cite à son tour le risque de reprise ou d’aggravation d’addiction à l’alcool, au tabac ou aux psychotropes. Mais contrairement à Pierre Meneton, l’expert psychiatre  met en avant l’étiologie psychosomatique : « Dans une situation psycho-traumatique,  un certain nombre de pathologies peuvent soit se révéler, soit s’aggraver. Il s’agit généralement de maladies circulatoires (hypertension, infarctus…) et tout ce qui relève de la sphère des cancers avec l’apparition de cancers ou des rechutes. Il y a une déstabilisation du psychisme et des équilibres organiques qui peuvent expliquer tout cela. ». Dans un livre  (1) publié en janvier 2015,le Pr Debout  défendait déjà vigoureusement ce point de vue  qui l’amène  à interpeller régulièrement les pouvoirs publics et à les inciter à lutter efficacement contre le chômage.

Ce qui est à mes yeux remarquable dans ce courageux combat, c’est qu’il enfreint les dogmes de la médecine officielle selon laquelle le stress n’est ni un facteur causal ni même un facteur de risque de cancer.  Certes, le Dr Debout reste prudent  en déclarant que les pathologies graves  peuvent « soit se révéler, soit s’aggraver » à l’occasion d’un traumatisme psychologique. Mais dans la foulée, il soutient qu’un trauma de cet ordre peut contribuer à l’apparition ou à la rechute de cancers. De là à dire  qu’un choc émotionnel peut réellement provoquer une somatisation cancéreuse, il n’y plus qu’un petit pas à faire. Le problème, c’est que la littérature scientifique  actuelle ne permet pas encore de le franchir, du fait que la recherche se focalise sur les événements stressants au lieu de  se pencher sur leur ressenti individuel. Or c’est bien-là la découverte majeure  faite par le Dr Hamer et qui est à la base de sa médecine nouvelle : tout dépend de la façon dont une personne va ressentir ce qui lui arrive !  La perte d’emploi, puisqu’on parle de ça, n’est pas pathogène en soi. Elle peut très bien être vécue comme un soulagement par une personne peu épanouie dans son travail. Ou bien être accueille avec flegme par quelqu’un ravi de retrouver du temps libre. Ou encore être mise à profit pour travailler en noir et gagner plus d’argent. Bref,  ce n’est pas forcément un drame pour tout le monde.   La majorité va le vivre comme un malheur, mais la « tonalité » dominante d’un stress comme le chômage peut être très différente d’une personne à l’autre. Pour l’une, ce sera une soudaine perte de repères, pour une autre une profonde dévalorisation, pour une troisième un sale coup très difficile à digérer, pour une autre encore un basculement angoissant dans la précarité.  Cette grande variété de ressentis  explique la diversité dans la façon de somatiser un même vécu conflictuel.  Et outre sa teneur dramatique subjective,  le  caractère subit et subi  d’une situation  pèse décisivement dans son potentiel pathologique. Tant qu’elle ne comprendra pas tout ça, la médecine d’école échouera à relier causalement le psychisme et la maladie.

 

Il n’empêche que les alertes lancées par  Pierre Meneton et Michel Debout  « font avancer le schmilblick » : désormais, on ne peut plus faire l’autruche et ignorer les retombées sanitaires du chômage. Que la perte d’emploi mène tout droit  à la perte de santé ou qu’elle y contribue indirectement en augmentant les conduites à risque, il est incontestable que ce type d’événement lui  nuit très gravement.  Pas autant  dans l’absolu que la cigarette (78 000 décès lui sont attribués  annuellement en France) mais dans des proportions comparables  puisqu’il y a trois fois plus de fumeurs (18 millions) que de demandeurs d’emploi (6 millions) dans l’hexagone. Autrement dit, avec ses 20.000 victimes françaises annuelles, le fléau du chômage tue au moins autant que le tabac ! À quand une mention d’avertissement sur  les formulaires de licenciement ?  À quand des horribles images de tumeurs ou de veines tailladées imposées aux patrons qui restructurent ?  À quand des photos de cadavres pendus, d’artères bouchées ou de foies cirrhotiques  aux murs  de l’Elysée et des ministères ?  Il serait en tout cas logique et cohérent que les autorités politiques prennent le taureau par les cornes et placent la lutte contre le chômage en tête des priorités de santé publique. Hélas, de nos jours,  la logique et la cohérence ne se portent pas mieux que le marché de l’emploi.

 

Yves Rasir

(*)« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de 5 millions de personnes », Dr  Michel Debout  ( éditions de l’Atelier)

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